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Écrit par Jean-Louis RACCA   

 

 

Sigmund est fou et Freud a tout faux
de René Pommier
Éditions de Fallois
196 pages - 18 euros


Ce n’est qu’une fois parvenu à la retraite que René Pommier, qui a pendant vingt-deux ans enseigné la littérature française du XVIIe siècle à la Sorbonne, s’est mis à lire sérieusement Freud. Bien sûr jusque là, celui que la quatrième de couverture présente comme un « infatigable pourfendeur de tout ce qui lui paraît marqué par la prétention et la sottise » [1] doutait déjà largement de ce champ de connaissances appelé « psychanalyse » auquel, certes, (presque) toute l’intelligentsia accordait une confiance (presque) aveugle, mais dont les concepts les plus connus (sexualité infantile, amnésie infantile, refoulement…) lui paraissaient hautement contestables. Ne voulant cependant pas critiquer son œuvre sans l’avoir lue tout en sachant qu’il ne pourrait en « faire le tour », Pommier a donc bravé plusieurs ouvrages du « Maître » représentant plusieurs centaines de pages : ceux consacrés plus spécialement à la théorie freudienne du rêve. Ce choix est propre, selon lui, à « établir l’inanité de la psychanalyse » (p.10) car « l’étude des rêves a joué un rôle tout à fait primordial dans la constitution et le développement du système freudien » (p.14). En outre, ce choix m’a semblé particulièrement intéressant par le caractère familier de son objet : tout le monde a rêvé, rêve et/ou rêvera !

Le livre se compose essentiellement de deux parties, la première plutôt consacrée à la forme des ouvrages freudiens, la seconde davantage au fond. Dans la première, « La méthode de Freud », l’auteur rappelle que l’interprétation des rêves est une pratique aussi vieille que l’humanité, mais dans laquelle Freud a voulu innover. Il a alors mis au point une « méthode de déchiffrage » dont Pommier rappelle, par la citation suivante (p.28), le principe : « La caractéristique de ce procédé est que l’interprétation ne porte pas sur l’ensemble du rêve, mais sur chacun de ses éléments comme si le rêve était un conglomérat où chaque fragment doit être déterminé à part. » [2]
Outre les reproches désormais assez connus que l’on peut faire à Freud (et à tout psychanalyste ?) lorsqu’il mène une séance avec un patient (influence, suggestion) et que l’auteur ne manque pas de signaler, ce dernier en ajoute d’autres, plus inédits semble-t-il, comme par exemple cette remarque : « Freud ne songe même pas (…) à se demander si les associations d’idées qui viennent à l’esprit de ses patients, lorsqu’ils les fait parler sur leurs rêves, n’auraient pas été différentes, voire très différentes, s’il les avait interrogés à un autre moment ? » (p. 31). Citant longuement les parties concernées des ouvrages de Freud, il relève aussi le caractère arbitraire (sinon abracadabrant) des interprétations, comme celui des significations des symboles, leur caractère contradictoire [3]… Si bien qu’en appliquant les méthodes freudiennes « vous avez de bonnes chances de pouvoir proposer une interprétation du rêve qui ne retiendra plus rien du tout du récit originel, si ce n’est parfois un mot très neutre ou un détail insignifiant. » (p.77) L’auteur met en évidence l’aplomb incroyable dont Freud fait preuve pour laisser croire qu’il découvre, là où, simplement, il décrète. Cette première partie se conclut d’ailleurs par cette phrase : « Il feint continuellement d’avoir établi de manière irréfutable ce qu’il a seulement affirmé. » (p.84) [4]

Dans la seconde partie, Pommier montre le peu de crédibilité (euphémisme !) des principales thèses de Freud sur le rêve [5] : « l’essence du rêve est l’accomplissement d’un désir », « le rêve est le gardien du sommeil » ou encore l’affirmation selon laquelle l’analyse des rêves permet toujours de découvrir des souvenirs remontant à l’enfance. Pommier montre que comme « celle de tous les fondateurs de systèmes » , la démarche de Freud « consiste en une perpétuelle fuite en avant qui (le) fait aller toujours plus loin sur le chemin de l’arbitraire et de l’absurde » (p. 164). Il nous convainc en montrant comment chaque hypothèse, si douteuse, de Freud nécessite, pour l’étayer, une autre hypothèse encore et toujours moins convaincante qui, à son tour, va nécessiter, pour l’étayer, etc. (p. 164 et suivantes).

On a beau être habitué à la démarche presque totalement auto-référente de la psychanalyse, on peut encore goûter cette remarque de Pommier à propos de Freud qui semble douter vers la fin de sa vie (1933) de la pertinence de ses propres théories « Une fois de plus, les théories de Freud l’amènent à s’étonner d’un fait dont jamais personne avant lui ne s’était étonné. Bien sûr, il aurait pu se dire que, lorsqu’une hypothèse fait apparaître un problème qui, sans elle, ne se serait jamais posé, il convenait peut-être de se demander si cette hypothèse était bien fondée. Mais Freud n’était pas homme à faire marche arrière. Il s’est toujours comporté comme les philosophes, qui, à l’instar de Pangloss, jugent volontiers qu’il est contraire à leur dignité de reconnaître qu’ils se sont trompés. » (p. 155-156)

Si le zététicien que je suis regrette parfois le ton employé en certaines occasions et en particulier le titre de l’ouvrage [6], il ne peut qu’en recommander vivement la lecture surtout si l’on ajoute que la qualité et la densité de son argumentation se trouve servie par un format raisonnable (moins de 200 pages), le style limpide de l’auteur et sa démarche originale : je ne connais pas tant d’ouvrages qui démontent spécifiquement et avec autant de clarté la théorie freudienne des rêves.

Jean-Louis Racca

 

 



Notes :

 

[1] Auteur en particulier de Assez décodé ! (Roblot, 1978), sur les excès (?) d’une certaine critique littéraire post-moderne. Cet ouvrage reçut le Prix de la Critique de l’Académie Française en 1979. On peut en lire la préface sur le site de l’auteur

[2] Freud, L’interprétation des rêves, PUF, 1967, p. 92.

[3] Ainsi le bois serait un symbole du maternel, du féminin, alors qu’une canne, un parapluie, souvent faits avec du bois, sont des symboles phalliques (p. 53-54).

[4] Dans une note de bas de page située à la fin de cette partie (p. 83), L’auteur se livre à un relevé (non exhaustif) des facéties (?) rhétoriques utilisés par Freud pour asseoir son discours. Ne nous privons pas de la citer intégralement : « Il serait très long de relever toutes les formules qui trahissent le dogmatisme de Freud. En voici seulement un tout petit échantillon : « Nous savons, grâce à notre travail d'interprétation, que nous pouvons découvrir dans les rêves un contenu latent, bien plus significatif que leur contenu manifeste. » (L'Interprétation des rêves, p. 148) ; « Il est clair qu'il s'agit d'une femme qui urine » (ibid., p. 179) ; « On ne saurait douter de l'exactitude de cette interprétation » (ibid., p. 179) ; « Un fait demeure absolument certain : la formation du rêve repose sur une condensation » (ibid., p. 244) ; « Sachons aussi dès maintenant que le déplacement est un fait indubitable » (ibid., p. 267) ; « Personne ne peut méconnaître que toutes les armes et tous les outils sont des symboles du membre viril : charrue, marteau, fusil, revolver, poignard, sabre, etc. » (ibid., p. 306) ; « On sait que dans le rêve l'escalier et l'action de monter l'escalier symbolisent presque toujours le coït » (ibid., p. 318) ; « Le sens sexuel de ce rêve n'est pas douteux » (ibid., p. 332) ; « C'est certainement un bon exemple de cauchemar très commun et incontestablement sexuel » (ibid., p. 496) ; « Il ne peut s'agir là aussi que de sexualité méconnue et repoussée » (ibid., p. 497) ; « Leur signification symbolique est incontestable » (Introduction à la psychanalyse, p. 183) ; « Les escargots et les coquillages sont incontestablement des symboles féminins » (ibid., p. 184) ; « Ce symbole signifie certainement la castration » (ibid., p. 185) ; « Habits, uniformes sont, nous le savons déjà, des symboles destinés à exprimer la nudité, les formes du corps » (ibid., p. 186) ; « Échelle, escalier, rampe, ainsi que l'acte de monter sur une échelle, etc., sont certainement des symboles exprimant les rapports sexuels » (ibid.) ; « La clef qui ouvre est incontestablement un symbole masculin » (ibid., p. 187) ; « Nous pouvons, sans risque de nous tromper, intervertir les situations et admettre que c'est le fils qui interroge » (ibid., p. 232) ; « Nos observations nous ont montré de manière certaine que la force psychique et physique d'un désir est bien plus grande quand il baigne dans l'inconscient que lorsqu'il s'impose à la conscience » (Cinq Leçons sur la psychanalyse, p. 77). ».

[5] Cette partie s’intitule d’ailleurs « Les thèses de Freud ».

[6] Surtout la première moitié de ce titre. Non parce que je la trouve erronée (j’estime manquer encore d’éléments pour me prononcer sur ce point), mais parce qu’elle risque de détourner de la lecture du livre, celles et ceux qui devraient en être les lecteurs « naturels » : grand public, enseignants, lycéens, étudiants, soignants, journalistes, etc. dont la vision de la psychanalyse et de son fondateur reste sans doute très largement positive dans notre pays.