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Analyse du documentaire : « Lascaux, le ciel des premiers hommes » Imprimer Envoyer
Écrit par Fabrice NEYRET   
Dimanche, 11 Novembre 2007 01:00

ou La scientifique indépendante, le reporter et la chaîne culturelle

Cet article est paru dans notre newsletter n°29 en novembre 2007 (en version abrégée dans la forme html, longue dans la forme pdf).

 

Le 3 novembre dernier Arte diffusait dans le cadre de son émission « Connaissance et découverte : l'aventure humaine » le documentaire « Lascaux, le ciel des premiers hommes », avec pour invitation « Et si la grotte de Lascaux était d’abord un temple dédié aux constellations célestes ? » [1]. Ce film de 55 mn [2] - également diffusé lors du festival Pariscience - visait à suivre Chantal Jègues-Wolkiewiez, « chercheuse indépendante, ethno-astronome » [4], et à illustrer plusieurs de ses théories audacieuses en la matière.

 

Mais cette diffusion pose problème, et ce à quatre titres distincts qui en rendent la critique plus complexe :

  • Les théories avancées (les grottes ornées françaises ont des orientations spéciales, les fresques de Lascaux sont des cartes astronomiques précises, la tablette d'os de l'abri Blanchard est un calendrier lunaire) sont pour le moins audacieuses, apparemment largement non acceptées par la communauté scientifique [12], et plusieurs arguments avancés sont soit douteux, soit nécessiteraient de disposer de précisions importantes mais non fournies pour en juger (pas même sur le site de Chantal Jègues-Wolkiewiez [6]).
  • Les réalisateurs du documentaire ont ajouté des commentaires oraux et des illustrations, que l'on pourrait facilement considérer comme ceux de la chercheuse, mais qui en sont possiblement des réinterprétations, difficiles à discerner de l'original (en particulier il est fort possible qu'on nous montre des cartes du ciel « illustrant » le principe sans que ce soient réellement celles alléguées, qui elles-mêmes apparaissent à un court moment [5]). En outre les reporters apportent par moment un ton plus coutumiers de défenseurs du "paranormal" (sur le thème du génie isolé méprisé par la communauté scientifique) que d'un reportage scientifique.
  • Une chaîne culturelle accepte d'utiliser en support à la diffusion des savoirs un reportage à la gloire de théories soutenues à peu près uniquement par leur auteur, agissant en marge de la communauté scientifique, dans un reportage tenant par moment des propos plutôt « scientophobes ».
  • Une partie importante de l'environnement socio-médiatique autour de la chaîne et des producteurs (site des producteurs et photographes, sites des magazines et rubriques télé [3]) fait fi des derniers conditionnels prudents pour claironner de pures affirmations, et annoncer qu'on nous présente les meilleurs spécialistes : en somme il n'y a que du certain scientifiquement approuvé.


Les allégations de Chantal Jègues-Wolkiewiez

  • L'orientation des grottes ornées (et elles seules) serait dirigée vers une direction solaire remarquable (lever ou coucher de solstice ou d'équinoxe, soit 6 possibilités). Cette théorie prend racine dans la thèse de Chantal Jègues-Wolkiewiez sur le site de la Vallée des Merveilles, et se poursuit par l'étude de 130 grottes et abris ornés (dont seuls 4 ne se conformeraient pas), puis de nombreuses grottes et abris non ornés (qui n'auraient pas de direction privilégiée).

Cette affirmation tinte immanquablement à l'oreille du zététicien, car elle ressemble à d'autres de même forme en matière d'astrologie, ou plus généralement, d'interprétation des coïncidences. En effet, on nous dit qu'il existe 6 directions importantes. On peut imaginer que nos ancêtres ont plutôt choisi des grottes côté soleil. Toutes ces grottes sont donc en gros a ± 20° d'une de ces 6 directions. Il est donc crucial d'avoir un critère précis sur ce qui constitue ou non une coïncidence : est-ce juste de faire grossièrement face, ou est-ce un critère bien plus sélectif ? Et pour commencer, comment définir une valeur précise de l'orientation d'une grotte ou de son ouverture ? Le reportage n'en dit mot, ni le site de Chantal Jègues-Wolkiewiez [6] (les notions d'incertitude, de marge d'erreur, d'intervalle, en semblent exclues). En conséquence, peut-être que l'allégation réelle est précise et donc recevable, malheureusement rien ne le laisse transparaître. Par ailleurs, les allégations ajoutent parfois la position lunaire, dont il semble difficile de prévoir les conjonctions avec les solstices quand on ne connait la date d'occupation qu'à quelques siècles ou millénaires près ! (Et pourquoi lier Lune et équinoxe ?)

  • Dans la partie profonde de Lascaux, le « panneau des bisons adossés » et la « rotonde des animaux » représenteraient, respectivement, les 3 directions solaires remarquables, et tout le zodiaque de façon assez précise (pointage céleste vu comme si les parois de la grotte étaient transparentes).

Les correspondances présentées par le documentaire sont quasi-miraculeuses : les 3 directions passent exactement par le centre de l'oeil des deux bisons et le croisement de leurs queues ! De même, la superposition à la fresque de la rotonde du "planétarium" d'époque (reconstitué par ordinateur) qui nous est montrée détoure pratiquement les animaux à la précision du trait de crayon ! [5]. Même pour un schéma d'aujourd'hui une telle exactitude serait suspecte.

Par ailleurs, se pose évidemment la question du point de référence d'où les angles sont mesurés : sa position n'est pas évoquée (on dit « en se mettant devant le panneau » ou « au centre de la salle »), mais 10 cm de décalage dans n'importe quelle direction et adieu l'alignement parfait ! Par ailleurs, sur le site de Chantal Jègues-Wolkiewiez, on apprend que l'on fait en outre tourner le temps pour trouver l'époque où les constellations collent le mieux. D'autant que la datation du site étant estimée à 3000 années près, cela donne une imprécision de 12% sur la précession des équinoxes à appliquer ! (Certes la méthode prétend justement aussi permettre d'établir des datations, mais alors comment les valide-t-on ?)
Concernant la précision excessive, à sa décharge je me demande toutefois s'il n'existe pas deux cartes [5] : la miraculeuse, possiblement fabriquée par les producteurs pour illustrer le propos (quel danger que la preuve par l'image !), et la sienne, moins exagérément parfaite, avec des étoiles tombant en dedans et en dehors des animaux.

Reste le problème de savoir sur quels critères les points ont été choisis : s'agit il d'une dangereuse construction « à rebours » (on regarde ce qui colle, puis on l'interprète, avec le même risque de conclusions inadéquates qu'en numérologie), ou d'une prédiction-vérification (on considère a priori une configuration logique de constellation, on la projette, et on juge du résultat) ? Y a-t-il ou non un tri des données (on s'intéresse uniquement aux cas qui marchent) ? Allez savoir. Toutefois, plusieurs éléments du site de l'auteur [4] vont dans le sens d'interprétations à rebours (mais il n'est pas exclu que cette pratique soit courante dans des disciplines très interprétatives, de même qu'une certaine tendance à voir partout des clous quand on n'a qu'un marteau à disposition). Et si l'on se laisse même le loisir de faire tourner le temps (et donc la configuration céleste), on peut se demander si l'on ne finit pas toujours par trouver ce qu'on cherche...

À noter que si l'on peut se demander à juste titre comment il aurait été possible à nos ancêtres de noter les positions célestes à l'extérieur et de les reporter à l'intérieur de la grotte (une des rares critiques traitée dans le reportage), ceci ne constitue pas en soit une objection valable : ne pas savoir imaginer comment une tâche a pu être réalisée n'est pas une preuve qu'elle n'a pas pu être réalisée (absence de preuve n'est pas preuve d'absence).

  • La tablette d'os aux 69 points de l'abri Blanchard serait un calendrier lunaire. J'ai trouvé les explications particulièrement nébuleuses (pourquoi 69 points pour un calendrier des phases lunaires ? Ce qui est représenté, et les positions sur la tablette, correspondent à quoi au juste ?). Et à nouveau, on nous montre une coïncidence parfaite entre positions simulées et trous sur la planche !



Éléments narratifs des reporters

Comme on l'a dit plus haut, il est possible que plusieurs éléments de discours ou d'iconographie soient imputables aux réalisateurs et non à l'allégatrice (et même si elle est sensé les avoir validé, on sait qu'il est en pratique difficile de contrôler le travail de journalistes). Il est donc difficile de faire le tri.

Il y a une logique de progression dans le récit, par degré d'hardiesse dans les allégations : directions solaires particulières à la Vallée des Merveilles, puis dans les orientations des grottes, puis dans la première fresque de Lascaux, phases de la Lune dans la tablette d'os de l'abri Blanchard, pour finir par les constellations dans la seconde fresque de Lascaux. Cela pourrait s'interpréter comme une volonté d'accompagner une spirale d'engagement du spectateur (comme par exemple dans le faux documentaire « Opération Lune » [9] poussant de plus en plus loin l'audace d'arguments « prouvant » que les Américains n'y sont jamais allés). Mais cela peut n'être aussi qu'un procédé narratif gardant le plus spectaculaire pour la fin.

 

On trouve tous les poncifs des reportages de « sensasciences » (souvent douteux), assénés de manière répétitive : très nombreux calculs, grand nombre de kilomètres parcourus... elle bouleverse les interprétations... ses résultats sont troublants, voire très troublants (terme largement repris par la presse ; j'en viens à penser que son usage est en lui-même un signal d'alarme)... elle est d'abord incrédule, puis doit se rendre à l'évidence... elle essuie les sarcasmes et critiques de la communauté (vite balayés)... pourtant une ou deux personnes sont intéressées (qui lui ressemblent, et c'est bien sûr celles qu'on interroge; par contre on ne saura rien de la teneur des critiques).

Le lancement prévient qu'il n'existe aucune théorie révélant le sens profond des fresques de Lascaux (donc a priori qu'il existe une révélation profonde à trouver).

Le final précise qu'il faudra encore confirmer par d'autres expériences, mais qu'au bout il y a cette nouvelle compréhension de nos ancêtres (bref, sur le fond cette théorie établie clairement la vérité, mais juste pour la forme on peut encore fignoler).

Mais le plus gênant, c'est l'angle « anti-establishement » adopté en fil rouge, et d'habitude plutôt l'apanage des zélateurs de pseudosciences usant de leur classique syndrome Galilée :

  • c'est une « chercheuse indépendante » (donc agissant en marge de la communauté et hors laboratoire, et ne publiant à peu près pas ses résultats [6] - elle a toutefois une thèse de doctorat [7]. Mais on nous présente plutôt ce statut d'« indépendant » sous l'angle de la bravoure et de la ténacité).
  • 0n nous répète que ces théories sont unanimement rejetées par la communauté [12], mais j'ai l'impression que ce rejet est avancé par les reporters comme un élément positif (précurseur + adversité, bref... Galilée). Transformées en « sarcasmes », critiques et objections sanctifient l'héroïne !
  • 0n nous affirme à plusieurs reprises que les causes de ce rejet tiennent d'une part au caractère trop novateur des découvertes (comme c'est facile !), ou trop atypique [7] de leur auteur (idem), et d'autre part au fait que les communautés de la préhistoire et de l'astronomie s'ignorent totalement (ce qui est faux, d'autant que l'angle « paléo-astronomie » présenté comme innovant est au contraire maintenant assez classique ; par ailleurs jeter des ponts ne constitue pas un motif de rejet, bien au contraire - thèses complotistes mises à part. Par ailleurs Chantal Jègues-Wolkiewiez a fait plusieurs présentations ethnologiques dans des observatoires : visiblement la double étiquette ne la dessert pas toujours; le bi-standard n'est pas loin).
    Par contre à aucun moment on ne nous indique la teneur de ces critiques, ni n'interroge un contradicteur.
  • Toutefois un personnage renommé de l'art préhistorique s'intéresse à elle, mais lui-même défend une théorie controversée à propos de la même fresque (solidarité des héros dans l'adversité),
  • ... mais totalement différente de la sienne (la fresque aurait un objectif chamanique), ce à quoi le reportage conclut magnifiquement « se pourrait-il que ce soit les deux a la fois ? Chantal en est persuadée », qui évoque cette extraordinaire « solidarité des exclus » que l'on retrouve plus typiquement dans les pseudosciences, où souvent les « tenants » qui prennent le contre-pied des sciences ont en même temps une incroyable tolérance poussant au syncrétisme entre eux.
  • De même pour la tablette aux 69 points, on nous dit que Chantal Jègues-Wolkiewiez prolonge l'explication d'un américain lui-même controversé et tombé dans l'oubli, comme si c'était là une force supplémentaire : ici encore, le parti pris est au summum du syndrome Galilée, semblant partir du principe que la "chercheuse française" a prouvé une théorie révolutionnaire, dont on nous fait le récit de la genèse. Alors que rien n'est encore prouvé, et que nombre de « genèses » de théories controversées ne déboucheront... que sur des impasses, vite oubliées !

De la part de reporters, on peut se demander ce qui tient de la soif du scoop poussant au messianisme, ou de l'absence d'esprit critique faisant que rencontrer une femme de terrain sympathique, courageuse et sans moyens, persévérant dans ses efforts malgré la non reconnaissance du sérail, en fait nécessairement une héroïne, donc dans le vrai : c'est la confusion du conte et du réel (les médias sont dangereusement sensibles aux stéréotypes).

Certes, le reportage fait apparaître quelques questionnements à la théorie. Mais c'est globalement incorporé au scénario d'enquête, offrant juste un peu de piment finalement contourné.

Des attributions et révélations sont abusives, des glissements sémantiques ou interprétatifs surviennent :

  • La paléo-astronomie est suggérée comme étant l'invention révolutionnaire de Chantal Jègues-Wolkiewiez, ce qui est inexact : il n'est qu'à voir la parution de plusieurs articles sur ce thème dans les grandes revues de vulgarisation françaises et étrangères ces dernières années (du coup, la thèse de l'ignorance des deux communautés expliquant le rejet de la théorie novatrice ne tient pas).
  • Appeler « observatoire astronomique » un site naturel où l'on repère la direction du soleil ou de la Lune est habituel, mais exagéré (le terme évoque plutôt une connaissance avancée des planètes et des étoiles, il y a donc un risque d'effet impact, voire d'effet paillasson [8]).
  • De même, à un détour du récit on nous interprète comme une « divinité au croissant de Lune » le bas relief (en fait, une reconstitution peu artistique [5]) usuellement connu comme la Vénus de Laussel à la corne de bison.
  • Le reportage mentionne des heures de calcul au planétarium de Montpellier pour reconstituer le ciel de telle époque, alors que des logiciels gratuits font ça facilement !
  • À un moment, le reportage semble avancer l'idée que d'avoir su repérer les positions suppose que nos ancêtres avaient compris le mouvement des planètes (alors que repérer l'effet régulier ne nécessite pas de connaître les causes. Mais ça n'était peut-être qu'une imprécision de langage, voire peut-être une confusion de ma part... à un moment assez confus du film qui aura sans doute pu tromper aussi d'autre spectateurs).
  • Le parallèle est fait entre des notions, pratiques et cultures relevant de l'antiquité et du paléolithique, à 15000 ans d'écart (en fait il est suggéré que cette « découverte du paléo-zodiaque » de Chantal Jègues-Wolkiewiez fait remonter d'autant la primeur de ces notions... ce qui n'est pas sans rappeler l'affaire Glozel exhibant des tablettes d'« écriture pré-phénicienne » contemporaines de Lascaux [10])
  • Et surtout, on nous présente l'idée « révolutionnaire » que nos ancêtres avaient des connaissances et capacités d'observation. Peut-être qu'il y a un siècle on les prenait encore pour des brutes épaisses, mais ça fait longtemps que cette idée simpliste a quitté l'esprit des scientifiques - et, on l'espère, du public - d'autant que les habitants de Lascaux étaient physiologiquement nos semblables ! (À noter que ça n'est pas parce que la conclusion est nourrie par des preuves douteuses qu'elle est elle-même fausse. Réciproquement, une conclusion acceptable ne valide en rien la façon d'y être parvenu).

 

Critères de diffusion d'une chaîne culturelle

 

Ce reportage annonçait la couleur : une chercheuse en marge, une théorie absolument pas reconnue par la communauté. Comment accepter de diffuser un tel reportage sur une chaîne culturelle dans une émission sur le transfert des savoirs ? A-t-on consulté un expert reconnu du domaine ? comment ne pas avoir exigé qu'on entende dans ce reportage ce que les critiques (apparemment unanimes) de cette théorie ont à en dire ? Comment diffuser comme documentaire pédagogique ce qui s'avère être un plaidoyer orienté sans l'annoncer clairement comme tel ni le contextualiser ?

L'histoire et l'actualité des sciences, les vraies controverses scientifiques passées et actuelles, sont-elles a ce point rebattues à la télévision qu'il vaille la peine de présenter (et ce sans mise en perspective) les théories personnelles d'individus hors communauté scientifique ?

Entendons-nous bien : il est possible que la théorie de Chantal Jègues-Wolkiewiez s’avère juste, et ce reportage est loin d'être une soupe de type « Mystères ». Mais en l'état, qu'est-ce qui justifie de prendre un tel risque, auquel il faut ajouter les dégâts pédagogiques dus aux faiblesses de raisonnement ? Manque-t-on à ce point de matière ?

À plusieurs reprises ce reportage reprend des codes « complotistes » plutôt réservés aux défenseurs du "paranormal" (même si le plus souvent il s'agit plutôt d'une enquête vivante et constructive). Comment accepter dans le cadre d'une mission culturo-éducative des arguments aussi faciles, destructeurs et non-étayés que prétendre que c'est juste par frilosité et esprit de chapelle que les communautés scientifiques critiquent la théorie, que les objections ne sont que sarcasmes, ou encore, que c'est parce que cette théorie aurait le malheur de jeter un pont inattendu entre disciplines qui s'ignoreraient ?

Glorifier les électrons libres hors de tout cadre tout en prétendant l'incurie de l'establishement, est-ce là vraiment le concept de vulgarisation scientifique que souhaite prôner Arte ?


Conclusion

Tout n'est pas négatif dans cette diffusion, même déclinée aux quatre niveaux d'intervention :

 

  • Le sujet est intéressant et pertinent (même si l'allégatrice semble voir des observatoires astronomiques partout : dans la section « méthodologie » de son site on aimerait lire quand peut-on conclure qu'on n'est pas en présence de repères ou symboles astronomiques. Une enquête se mène à charge et à décharge). Chantal Jègues-Wolkiewiez a un langage dans l'ensemble scientifique (même si ses conclusions ne sont pas étayées au regard de ce qui est fourni au spectateur, et apparemment à la communauté scientifique du domaine) et elle prend certaines précautions reprenant au moins en partie la démarche scientifique. Elle semble chercher sincèrement à se confronter à la critique (mais devrait pour cela publier les détails étayant ses théories, dans sa communauté et sur son site : une théorie doit être validée par la communauté scientifique [12], et a fortiori, ses preuves rendues publiques (via publications), pour être considérée comme valable [11]. Laisser à croire que l'on cherche à faire valider une théorie avant tout par les médias est éminemment malsain, voire suspect : la jurisprudence est lourde en la matière).

  • Le reportage essaie de faire passer une démarche d'enquête, et ne nous cache pas le scepticisme rencontré (même s'il l'écarte trop facilement). On voit même l'héroïne essuyer humblement des « à revoir » lorsqu'elle tente de présenter ses résultats à des personnes de référence.

  • La chaîne nous permet de découvrir des sites et fresques autrement que par le sempiternel et stérile aspect artefactuel ou artistique, et initie à certaines idées de la démarche d'enquête et de construction du savoir.

  • Quelques magazines télé expriment quand même des avis un peu dubitatifs [3] (alors que quelques grands quotidiens et hebdos annoncent sans recul : étrangement la démarcation n'est pas corrélée à la différence de « niveau » putative).

 

 

Cependant trop de faiblesses laissent au final des interstices béants aux erreurs de raisonnement voire aux pseudosciences (validation des démarches numérologiques, coïncidentielles, panglossiennes, téléologiques...), en grande partie probablement à l'insu des acteurs de l'opération : quelles idées fausses auront été suggérées ou confortées dans l'esprit des spectateurs ? Peut-on vraiment passer par pertes et profits ce gros risque dans un média de masse, d'autant plus quand celui-ci a vocation à participer à l'éducation populaire, voire, dont les contenus sont repris en classe ?


Fabrice Neyret



Notes

[1] : Fiche Arte de l'émission et son glossaire.

[2] : Site du film.

[3] : Revue de presse.

[4] : Site de Chantal Jègues-Wolkiewiez.

[5] :

« Planétarium » de Lascaux et Vénus de Laussel « au croissant de Lune » (en fait, une reconstitution peu artistique).

• « Planétarium » de Lascaux sur le site de Chantal Jègues-Wolkiewiez et sur celui du photographe Pascal Goetgheluck (cf. les légendes dans le pdf).

Tablette « lunaire » de l'abri Blanchard et bisons adossés de Lascaux.

• La « vraie » Vénus de Laussel « à la corne de bison ».

[6] : Le site de Chantal Jègues-Wolkiewiez présente une liste de ses « principales publications ». Il s'avère qu'une grande partie sont en fait des exposés grand public, ou dans des associations, ou fait à l'occasion de visites de labos. Les quelques items qui correspondent réellement à des publications scientifiques sont le plus souvent de simples communications ou présentations lors de symposiums (donc au contenu non validé). Une récente est parue dans une revue d'études arctiques, laquelle ne traite ni d'astronomie ni de préhistoire. Par ailleurs, les références bibliographiques sont très distordues et incomplètes, ce qui est consideré comme maladroit même pour un étudiant (pas de noms d'auteurs, pas de descriptif du statut des supports, etc. ; même les mots « conférence », « publication », « communication » semblent d'usage ambigu). À noter que la section « press book » du site est largement plus fournie voire plus prestigieuse (presse, télés, revues de vulgarisation jusqu'à La Recherche), ce qui est plutôt inquiétant vue l'absence de validation des travaux par des publications solides (c'est à dire au contenu validé par un comité de lecture du domaine). Faut-il soupçonner un effet « Florence le Vot » (cf. Arrêt sur Image, 2004), où un premier passage médiatique suffit à valider les suivants ? Côtés contenus, rien n'est facilement accessible. Le site est certes volumineux, mais ne donne aucun détail technique concernant les nombreuses interogations mentionnées ici.

[7] : La thèse est atypique à plusieurs titres : passer un doctorat sur le tard, après un parcours universitaire long, n'est pas en soi reprochable. Par contre la doctorée n'indique ni laboratoire, ni encadrants, ni jury (d'ailleurs pas plus pour sa thèse que pour ses publications ou dans son site). Et il s'avère qu'aucun de ses deux directeurs de thèse n'est apparemment préhistorien. Les « communications » effectuées pendant la thèse le sont essentiellement en observatoire : il n'est pas exclu qu'une chercheuse qui se présente comme « ethnologue et astronome » (bien que sans diplôme d'astronomie, et n'ayant pas étudié la préhistoire avant son mémoire de DEA) joue de la double étiquette pour parler d'astronomie aux ethnologues et d'ethnologie aux astronomes, ce qui est une situation à haut risque épistémologique (dont abusent par exemple des organisations comme l'UIP, "Université" interdisciplinaire de Paris).

[8] : voir la liste des facettes et des effets zététiques sur le site du Laboratoire de zététique de Nice.

[9] : voir la page de wikipedia : Opération Lune.

[10] : voir la page de wikipedia : Glozel.

[11] : Dans la vie d'une chercheur, il peut arriver qu'une publication sur une théorie correcte soit temporairement refusée par un comité de lecture pour de mauvaises raisons, ou pour des questions de rédaction. Mais avec le temps, les idées justes finissent par passer. Le temps de la recherche n'est pas celui des médias, et pourtant il faut que ces derniers s'astreignent à attendre qu'une idée soit validée pour la présenter comme "scientifiquement établie". En attendant, c'est "la theorie de madame Jègues-Wolkiewiez".

[12] : En sciences, une théorie devient "vraie" (jusqu'à preuve du contraire) quand la plupart des chercheurs du domaine concerné, en pleine connaissance des arguments et preuves avancés par ses défenseurs, n'ont pas trouvé de failles, de faits en contradictions, sont convaincus par les prédictions, et par le fait qu'il n'existe pas d'autre théorie explicative plus simple. La "communauté scientique" désigne cette référence.