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Le Dr Willner s'est-il inoculé du sang contaminé ? Imprimer Envoyer
Écrit par Nicolas Vivant   
Mercredi, 15 Mars 2006 01:00


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Un certain nombre de personnes refusent d'admettre que le VIH (Virus de l'Immunodéficience Humaine) est la cause du SIDA. Le Dr Willner était de ceux-là. Dans son livre « L'escroquerie du sida »[1], il soutient que :

- L'hypothèse du SIDA est frauduleuse et ses auteurs sont coupables de tromperie criminelle et de meurtre !
- Le SIDA n'est pas nouveau, il est aussi vieux que l'humanité.
- Le VIH ne peut pas provoquer le SIDA.
- Le SIDA ne se transmet pas sexuellement.
- Le SIDA est endémique, et non épidémique,et n'est pas contagieux.
- Le vaccin contre le SIDA sera inutile.
- Le SIDA est un syndrome, pas une maladie.
- L'immuno-déficience acquise est la cause de la plupart des maladies.
- L'Immuno-Déficience Acquise est causée par beaucoup de facteurs connus et prouvés : drogues,médicaments, toxines polluantes, radiations, alimentation et cigarettes - soit individuellement, soit combinés.
- Par conséquent, on peut traiter et prévenir le SIDA.


Ce livre date de 1992 et les connaissances sur la maladie ont évidemment évolué depuis cette période. Nous pourrions nous attacher à cette liste de points et montrer comment, à l'aune du progrès scientifique, ils ont été peu à peu réfutés. D'autres l'ont fait avant nous; ce n'est pas l'objet de cet article.

Lors d'un échange d'e-mails sur la liste de discussion de l'OZ[2]
AP, contributeur régulier, répond à BL, tenant de cette « thèse dissidente » :

AP : Voici une proposition de protocole expérimental : Je me propose a titre absolument gratuit de renouveler l'offre de certains activistes d'Act-up : isoler un nombre important de virus du SIDA et de l'injecter à quiconque se prononcera pour une mise en doute de leur effet dans la maladie ainsi denommée.

Le 31 janvier 2006, BL lui rétorque :

BL : J'ai retrouvé dans mes cartons ceci que je livre à votre esprit critique: "le Dr Robert E. Willner, auteur d'un ouvrage sur le sida intitulé « L'Escroquerie du sida », n'a pas hésité, en 1999, pour prouver l'inanité de la théorie du sida, à s'inoculer, à l'aide d'une seringue, du sang de Pedro Tocino, un hémophile séropositif, en direct à la télévision espagnole." Le Dr Willner est toujours vivant et se porte très bien. L'exercice auquel il s'est livré ne pourrait pas se faire à la télévision française parce que les scientifiques dissidents y sont interdits d'antenne. Les méthodes staliniennes n'existent pas seulement dans la Russie de Putin. Et je vous conseille la lecture de « Cohabitation, Intrigues et Confidences » de l'ancien journaliste Daniel Carton (Albin Michel) pour vous faire une idée de la manière dont la presse française fonctionne.

Intrigué (et fidèle à l'un des principes de la zététique, l'origine de l'information est fondamentale) je demandai immédiatement des précisions sur les sources de cette histoire.

NV : Pouvez-vous répondre à ces questions ?

- Quelle chaîne de télévision ?
- Quelle émission ?
- Quelle date ? Comment expliquez-vous que ces pages parlent de
. 1993 : http://www.encyclopedia-online.info/AIDS ?
. 1994 : http://www.informedconsent.co.uk/encyclopervia/AIDS ?
. 1999 : http://www.onnouscachetout.com/pdf/sida-virtuel.pdf ?
- En admettant qu'elle soit vraie, comment la preuve que le sang était bien contaminé a-t-elle été apportée ?


Malgré plusieurs relances et de nombreux autres messages de BL sur d'autres sujets, je n'ai jamais obtenu de réponse. J'ai alors décidé de chercher par moi-même.

Ce qui est vrai dans ce récit :

- le Dr Willner a existé et il est bien l'auteur d'un ouvrage intitulé « L'Escroquerie du sida » ;
- Pedro Tocino a existé.

Ce qui est faux dans ce récit :

- cela ne s'est pas produit en 1999 ;
- il n'y a pas eu d'inoculation à l'aide d'une seringue ;
- ce n'était pas en direct à la télévision espagnole ;
- le Dr Willner n'est pas vivant (et il ne se porte donc pas très bien) ;
- les scientifiques dissidents ne sont pas interdits d'antenne en France.

Ce que nous ne savons pas :

- nous n'avons pas pu vérifier si Pedro Tocino était toujours vivant ;
- nous n'avons pas pu vérifier s'il était effectivement hémophile et séropositif au moment des faits ;
- nous n'avons pas d'information fiable concernant la cause du décès du Dr Willner ;
- nous ne savons pas si le Dr Willner était séropositif au moment de son décès.



Recherche des sources :

Un message plus ancien (daté du 11/09/1994, sur le groupe de discussion de usenet « alt.conspiracy ») existe. Il rapporte les propos de l'éditeur de Willner. Traduction d'un extrait :

Auteur de « L'escroquerie du SIDA, L'ultime supercherie », le Dr. Robert E. Willner stupéfait l'Espagne en s'auto-inoculant le sang de Pedro Tocino, un hémophile séropositif. Cette démonstration de la preuve que le virus du VIH n'est pas la cause du SIDA et qu'il est en fait sans danger a fait la une de tous les principaux journaux en Espagne. Lors de sa participation à l'émission de télévision la plus regardée du pays, 75% des téléspectateurs soutenaient sa position contre l'« Hypothèse SIDA ». Pourtant, cet événement historique n'a jamais été mentionné dans la presse américaine. Pourquoi ?

Autant dire qu'on y apprend pas grand chose de plus... on note simplement que, cet article étant daté de 1994, l'inoculation de Willner n'a pas pu se produire en 1999. Au hasard de recherches sur internet, on apprend d'ailleurs que Willner serait décédé d'une crise cardiaque en 1995[3]
. Mais rien ne permet de dire si cet événement télévisé s'est réellement produit et, dans l'hypothèse où il aurait effectivement eu lieu, où, quand et dans quelles conditions.

C'est Luis Alfonso Gámez, un ami journaliste au quotidien espagnol « El Correo » qui trouvera l'information. Voici la dépêche que publiait l'EFE (équivalent espagnol de l'AFP) à l'époque :

UN SCIENTIFIQUE SE PIQUE LE SANG AVEC UNE AIGUILLE UTILISÉE PAR UN MALADE DU SIDA

Arrecife de Lanzarote, 14 octobre 1993 (EFE).
Le chercheur américain Robert E. Willner s'est piqué avec une seringue hypodermique qui venait d'être utilisée par un malade du SIDA pour démontrer sa théorie selon laquelle cette maladie n'est pas contagieuse, et ne peut être transmise sexuellement, ni d'aucune autre manière. Willner, dans une conférence qu'il a donnée hier à Arrecife sur sa théorie au sujet du SIDA, a extrait du sang du doigt d'un hémophile porteur du virus VIH et s'est piqué avec la même aiguille. Le conférencier a expliqué que le virus du SIDA avait été détecté chez l'hémophile Pedro Tocino il y a trois ans, après qu'il ait reçu des transfusions de sang contaminé avec le « facteur VIII », qui d'après lui « est l'une des causes de la dite maladie ». Il a expliqué que le facteur VIII, agent ajouté aux transfusions pour qu'il coagule le sang, est un assemblage du sang de différents donneurs, qu'il contient des protéines impures, et que sont ces impuretés qui causent un « effondrement » du système immunologique. Pour Willner, outre le facteur VIII, la première et principale cause du SIDA est la malnutrition, suivie de la consommation de drogues (dans lesquelles il inclut quelques médicaments) et les radiations, parce qu'elles endommagent le système immunologique. Le chercheur américain a affirmé que le SIDA peut être soigné et que pour cela il est indispensable d'éliminer toute drogue de l'organisme, de manger correctement et d'améliorer son régime alimentaire, en plus de renforcer le système immunologique à l'aide de produits non toxiques, de compléments vitaminiques, de minéraux et d'herbes homéopathiques. Il a déclaré que « pas un seul des 60.000 documents scientifiques qui ont été écrits sur le SIDA n'a démontré que le dit virus est à l'origine de cette maladie, ni d'aucune autre ». Selon ce qu'a affirmé Willner, « le VIH est un virus tellement abruti que mille contacts sexuels sont nécessaires pour qu'il soit transmis pour, en fin de compte, ne causer aucune maladie ». Le professeur américain soutient en revanche que « le médicament AZT qui est actuellement utilisé pour traiter cette maladie est, sans aucun doute, une des causes du SIDA » et il affirme que « tout ce qu'il faut faire pour vérifier cela est de jeter un oeil sur les informations et documents concernant ce médicament et qui sont à la disposition des médecins ». Il a ajouté que dans ces documents « on dit clairement que l'AZT crée une déficience dans le système immunitaire, ce qui revient à dire le SIDA ». Robert E. Willner est docteur en Médecine et Nutrition et depuis cinq ans il fait des recherches aux Etats-Unis sur les causes de cette maladie, en collaboration avec les scientifiques qui partagent cette théorie. Il a assuré qu'une centaine de scientifiques soutiennent celle-ci dont, notamment, Peter H. Duesberg, rétrobiologiste de l'Université de Californie qui travaille au Département de Biologie Moléculaire et Cellulaire et Charles A. Thomas, biologiste de l'Université de Harvard, qui a fondé l'année passée un groupe constitué de défenseurs de cette thèse. EFE sh/cda/.rs

 

Le Dr Willner se pique le doigt.
Copyright EFE, 1993

 

Cette dépêche et la photo qui l'accompagne nous apportent quelques informations importantes :

- le Dr Willner n'a pas réalisé ce geste dans le cadre d'une émission de télévision mais lors d'une conférence qu'il organisait à Arrecife, le 14 octobre 1993 ;
- il ne s'est pas injecté de sang contaminé : il s'est piqué le doigt avec une aiguille avec laquelle il venait de piquer le doigt de Tocino.

Comment cette conférence a-t-elle été couverte par les médias espagnols ? Selon son éditeur, le Dr Willner aurait participé à l'émission de télévision la plus populaire d'Espagne et les principaux journaux auraient mentionné son « exploit » en première page (ce que la presse américaine n'a pas fait).

Il semble que ce soit tout simplement faux.



Couverture par les journaux espagnols :

Luis A. Gámez[4]
indique : « il n'y a pas eu d'article à ce sujet à la une des plus importants journaux espagnols. C'est un mensonge. Le plus important de nos journaux, El Pais n'a retrouvé aucune référence à l'affaire Willner dans ses archives. Il ne l'a pas publié. La même chose s'est produite avec les autres journaux. Je pense que personne n'a cru à cette histoire dans les salles de rédaction ». El Correo est, semble-t'il, le seul journal a avoir fait référence à cette conférence. Dans un article consacré aux essais d'une nouvelle molécule contre le SIDA et daté du 15 octobre 1993, un encart signale la tenue de cette conférence en se basant sur la dépêche de l'EFE (voir encart ci-dessous). Luis précise[4] : « Je n'ai pas trouvé d'autre référence à cette affaire, ni dans les journaux, ni dans mes archives qui couvrent plus de 20 ans et qui ont une section spéciale concernant ceux qui, en Espagne, nient l'existence du VIH ».

 

El Correo, 15 octobre 1993

 


Couverture par la télévision espagnole :

Luis A. Gámez n'ayant trouvé aucune information relative à une éventuelle diffusion à la télévision, j'ai contacté toutes les chaines qui existaient à l'époque. Gabriel Jaraba, journaliste à la Télévision Catalane, m'a répondu ceci[5]
: « Nous n'avons jamais entendu parler de cette affaire. Il n'existe pas de "most popular television show" en Espagne qui s'intéresse à ce genre de sujet. [...] Notre chaîne, Televisió de Catalunya, une television publique, n'aurait jamais montré ce genre de contenu et je crois que Television Española, TV publique elle aussi, ne l'aurait pas fait non plus. Pour ce qui concerne les chaînes commerciales, je crois que, malgré les libertés qu'elles s'autorisent dans certaines démarches, elles ne seraient pas descendues sur ce terrain. En Catalogne, le Conseil de l'Audiovisuel serait intervenu immédiatement. En somme : cet étrange episode est inconnu dans nôtre pays. A ma connaissance aucune TV ne l'a montré, et il est absolument sûr qu'aucun journal ne l'a mis à la une. Il n'y a pas ici de journaux quotidiens de grande diffusion orientés vers le sensationalisme, et, pour ce que je connais de cette profession depuis 38 années, aucun conseil de redaction responsable n'aurait placé ce faux événement en première page ».



Conclusion :

Contrairement à ce qui est affirmé sur la majorité des sites web qui font référence à cette affaire :
- cet « événement historique » n'a quasiment pas été relayé par les médias espagnols, qui n'y ont pas « cru »[5] ;
- la performance de Willner n'a pas été retransmise à la télévision : elle a eu lieu dans le cadre d'une conférence qu'il avait organisée.
Celui-ci étant passé inaperçu en Espagne, comment s'étonner que les médias français ou américains n'aient pas prêté attention à cet épisode ?


Une question demeure néanmoins : y'avait-il un risque considérable pour que, en opérant de la sorte, le Dr Willner soit contaminé par le VIH ? Non, ce risque était extrêmement faible.

Toutes les recherches sur les facteurs et probabilités de transmission du virus l'attestent : le risque de transmission par piqûre accidentelle avec une seringue contaminée est d'environ 0,3%. En s'injectant du sang contaminé, la probabilité eût été supérieure à 90%. Willner pouvait-il l'ignorer ? Difficilement. Cette étude de 1992, par exemple, donne déjà ce chiffre.

Écrire « le Dr Robert E. Willner [...] n'a pas hésité, en 1999, à s'inoculer, à l'aide d'une seringue, du sang de Pedro Tocino [...] », c'est rendre compte de ce que certains pourraient considérer comme un exploit. Dire la vérité c'est-à-dire qu'il s'est piqué le doigt avec une aiguille, c'est nettement moins impressionnant. S'il était effectivement convaincu que le VIH n'est pas dangereux, pourquoi ne s'est-il pas directement injecté du sang ? Le résultat de son choix est que son expérience, parce que le risque de contamination était faible, ne prouve... rien[6]
. Alors pourquoi les journalistes auraient-ils dû en parler ?



Auteur : Nicolas Vivant



Notes

[1] Disponible en ligne sur cette page.
[2] http://fr.groups.yahoo.com/group/zeteticiens
[3] Sur le site http://uhavax.hartford.edu/bugl/rise.htm, par exemple.
[4] Mail à l'auteur daté du 6 février 2006.
[5] Mail à l'auteur daté du 8 février 2006.
[6] ... si ce n'est qu'il est diablement courageux. Même avec une probabilité aussi faible que celle-ci, je ne l'aurais pas fait. Et j'éviterais d'avoir des rapports sexuels non-protégés avec une personne séropositive, alors que la probabilité de transmission est de 0,1%.

Bibliographie

Sources & liens