Écrit par Richard MONVOISIN
11 Mars 2007

« Quand elle eut de mes os, sucé toute la moelle,
Et que languissamment, je me tournai vers elle,
Pour lui rendre un baiser d’amour, je ne vis plus,
Qu’une outre aux flancs gluants toute pleine de pus (…)
»
C. Baudelaire, Les Métamorphoses du vampire
(pièce condamnée, extraite des Fleurs du Mal)

Certes, on connaît bien Dracula, Nosferatu, Lestat ou le Comte Von Krolock, autant de vampires modernes qui font trembloter les femmes nues dans leur bain au crépuscule. Rien que d’y penser, on sent poindre l’odeur des chapelets d’ail qui sèchent. On se surprend à toucher le crucifix, on trinque à l’eau bénite et on tâte le ventre replet de la chauve-souris.

Cet imaginaire moderne et très transylvanien lié au vampire est dû à celui que fabriqua Bram Stocker en 1897 à partir de l’existence revisitée du voïvode roumain Vlad Tepes du XVe. Ce prince, sage mais très dur, s’était spécialisé dans l’usage du pal. Ayant supplicié sévèrement plusieurs dizaines de milliers d’individus, sa cruauté parvint à dérouter l’envahisseur Turc Mehmet II et traversa l’histoire. La proximité en roumain entre dracul, le dragon, insigne de l’ordre de sa famille (Societas Draconistrarum) et dracul, le diable, contribua certainement à convaincre Stocker, qui ne mit semble-t-il jamais un seul orteil en Roumanie, de suivre les conseils du professeur hongrois Arminius Vambery et d’utiliser Vlad, nom de famille Draculea, pour créer son vampire d’une manière aussi captivante que peu historique [1].

 

Le Comte Von Krolock, joué par Ferdy Mayne dans Le bal des vampires,

ou Excusez-moi, vos dents sont sur mon cou, de R.Polanski, 1967.

Précisons pourtant deux choses : Stocker n’est pas le premier auteur de roman sur les vampires, loin de là [2] : une accusation de plagiat pèse même sur ses épaules, depuis que le chercheur Matei Cazacu a montré qu’il avait quelque peu vampirisé le travail de la belge Marie Nizet [3]. Cette romancière avait écrit en 1879 Le capitaine vampire, une nouvelle roumaine, dont semble-t-il certains passages sont repris dans Dracula. Ce n’est pas joli joli.

Seconde chose, le vampire n’a pas toujours ressemblé à cela. Il y en a eu une grande variété : j’ai par exemple découvert à ma grande surprise que ce n’est pas l’américain Thomas Adams, mais une sorte de vampire européen de la fin de la Renaissance qui a inventé le… chewing-gum.

Shroudeaters, les mastiqueurs de linceuls


Des types différents de vampires, il y en a pléthore. Passons sur la succube dont nous avons déjà parlé ailleurs, la Strige, démon femelle dotée de serres, la Lamie, serpent ailés au buste de femme, l’Empuse, capable de se transformer aussi bien en charmeuse qu’en ignominie, et puis la Goule arabe, le VrykolakasVârcolac roumain ou brucolaque, le Zmeu moldave, le Cauque-mar ou cauchemar français, le Katanès, etc [4]. Intéressons-nous au plus bruyant d’entre eux : le Masticateur [5].

grec, le

Tout a commencé le 23 décembre dernier. À ma grande joie, dans une ruelle sombre de Grenoble, je mis la main pour un euro sur un petit livre rose intitulé « De masticatione mortuorum in tumulis », ou « De la mastication des morts dans les tombeaux », signé en 1725 par le philosophe Michaël Ranft [6]. Je jetai alors mes heures vespérales dans ce livre incroyable, qui relate l’une des pires hantises de l’Européen de la fin de la Renaissance : entendre des bruits de mâchonnement s’élever d’une tombe, comme si la personne fraîchement inhumée dévorait quelque chose. Ce serait alors le signe distinctif de l’un des pires vampires, capable de manger son suaire et de tuer ses proches à distance [7].

Henri Broch fabrique des suaires, l’Oupire les mange


Dom Calmet, savant bénédictin du XVIIIe, écrit que ce que les latins appellent le manducator et les allemands le Nachzehrer est effectivement une sorte de vampire qui « a une espèce de faim qui lui fait manger le linge qu’il trouve autour de lui. Ce redivive ou oupire sorti de son tombeau, ou en démon sous sa figure, va la nuit embrasser et serrer violemment ses proches ou ses amis et leur suce le sang, jusqu’à les affaiblir, les exténuer et leur causer enfin la mort » [8]. En fait, on le considère plutôt comme un vampire passif, c’est-à-dire que contrairement à ce qu’on voit dans le film Dracula de Coppola, il ne se jette pas tel le fourbe Gary Oldman sur Winona Ryder dont je suis amoureux. Non. Il reste dans son sépulcre et provoque les décès à distance, par « sympathie » magique : il se dévore ou engloutit son suaire, qu’il soit propre ou non, mange aussi parfois ses vêtements, voire ses bras, et qui plus est ses proches dépérissent – généralement par neuf, d’où l’autre nom qu’on lui prête, nonicide (en allemand Neuntöter).

 

Joann Sfar, Fernand le Vampire, Éditions Delcourt

Tout ceci n’est que folklore, me direz-vous. Et pourtant, les cas ne manquent pas.

Claude Lecouteux, de l’Université Paris IV, a retrouvé les premiers témoignages sur les masticateurs de linceuls – en l’occurrence sur une masticatrice – , sous la plume de l’abbé Neplach d’Opatowitz [9]. Ce monsieur relate autour de 1370 un cas de mâchage de mort dans le village de Lewin Klodzki, datant de 1345. Une certaine Brodka Duchacz, soupçonnée de sorcellerie, mourut et fut enterrée hors du cimetière, dans un carrefour. Las ! Elle revint si bien hanter le village que les villageois décidèrent d’exhumer son corps. Et là, surprise :

« […] elle avait dévoré la moitié du voile qu’elle avait sur la tête et qu’on tira tout ensanglanté de sa gorge. On lui planta dans la poitrine un pieu de chêne et du sang jaillit de son corps, comme d’un bœuf, puis on l’ensevelit de nouveau. Peu de temps après, elle se montra de nouveau, bien plus souvent qu’auparavant, terrifiant et tuant les gens, et elle piétinait ceux qu’elle avait occis. Pour cette raison, elle fut derechef déterrée par le même homme qui découvrit qu’elle avait retiré de son corps le pieu qu’on y avait planté et qu’elle le tenait dans ses mains. On la sortit du tombeau et on la brûla avec le pieu, puis on jeta les cendres dans la tombe que l’on referma. Pendant plusieurs jours on a vu un tourbillon de vent là où on l’incinéra. » [10]

 

Un siècle plus tard, dans le célèbre Malleus maleficarum, les inquisiteurs dominicains Jacques Sprenger et Henry Institoris, chargés de la répression de la sorcellerie en Rhénanie racontent :

« L’un de nous, Inquisiteurs, trouva une ville quasiment vidée de ses habitants par la mort. Par ailleurs, le bruit courait qu’une femme enterrée avait petit à petit mangé son linceul et que l’épidémie ne pourrait cesser tant qu’elle ne l’aurait pas dévoré en entier et ne l’aurait pas digéré. Prévôt et maire de la ville creusant la tombe trouvèrent presque la moitié du linceul engagée dans la bouche, la gorge et l’estomac et déjà digérée. Devant ce spectacle, le prévôt tira son épée et coupant la tête, la jeta hors de la fosse. Aussitôt la peste cessa [11]. »

 

Trente ans après, en 1517, on put lire dans les Annales de la ville de Wroclaw (Breslau), en Silésie :

« De la Saint-Michel à la Saint-André moururent deux mille personnes environ. Pendant ce temps, un pâtre fut enterré avec ses habits à Gross-Mochbar ; il les a dévorés et a produit le bruit de mâchoires d’une truie. On l’a donc déterré et trouvé ses habits ensanglantés dans sa bouche ; on lui a tranché la tête avec une bêche et on a jeté son chef hors du cimetière, alors la mortalité a pris fin. » [12]

 

Tout est bien qui finit bien ? Au contraire, cela va de mal en oupire. Dans l’Europe de l’est, l’« épidémie de mâcheurs » reprend au début du XVIIIe siècle et nous est narrée par la plume du jésuite Gabriel Rzaczynski :

« J’ai souvent entendu dire par des témoins dignes de foi que l’on a trouvé des cadavres qui sont non seulement restés longtemps incorrompus, souples et rouges, mais aussi qui remuaient la bouche, la langue et les yeux, qui avaient avalé leur linceul et même dévoré des parties de leur propre corps. Entre-temps s’est répandue la nouvelle d’un tel cadavre qui est sorti de son tumulus, a erré par les carrefours et devant les maisons, se montrant tantôt à celui-ci, tantôt à celui-là, attaquant plus d’un pour l’étrangler. S’il s’agit du cadavre d’un homme, les gens le nomment upier, de celui d’une femme, upierzyca. » [13]

Le mal n’est qu’une question de point de vue. Dieu tue indistinctement, nous aussi.
Anne Rice, Interview with a Vampire


Ainsi naquit le nom d’oupire. Puis vint le cas de Michael Casparek, à Liptov, en Hongrie en 1718, puis le plus célèbre, celui de Petar Blagojevic, ou Peter Plogojovitz, paysan serbe inhumé le village de Kisilova, que détaille et discute Ranft. Un officier impérial autrichien du district de Gradiska, qui occupait la zone, rédige le 31 juillet 1725 dans « Das Wienerische Diarium » ce qui sera le premier rapport officiel d’un cas de mâcheur de linceul, avec moult détails [14]. Il suffit d’un autre cas de vampire dans un village tout proche, celui fort fameux du haïdouk Arnold Paole qu’il fallut transpercer d’un pieu pour ramener au calme, pour lancer la rumeur [15]. Rumeur qui gagna quelques années plus tard la France, par une lettre du Marquis d’Argens de 1729 [16] et par l’édition de mai 1732 du Mercure de France qui justement narrait les deux cas précédents [17]. Bizarrement, je n’ai trouvé aucun cas de mâcheur de suaire en France.

 

Il faut préciser que, au-delà du danger potentiel, se posait au travers du problème des vampires une question théologique et politique : les âmes des morts ayant trois destinations possibles, paradis, enfer et purgatoire, l’existence du vampire, mort mais errant et qui ne se retrouve dans aucune de ces trois catégories remet donc potentiellement en cause le dogme catholique. Ajoutons à cela le problème de la résurrection du vampire, privilège de Jésus et de Lazare, et la consommation de sang humain comme perversion de la transsubstantiation, et nous comprenons pourquoi les autorités religieuses furent si inquiètes. Par ailleurs, tout ceci faisait tellement flipper le peuple qu’aux enterrements, en Allemagne, pour empêcher potentiellement les morts de mâcher, on alla jusqu’à mettre une motte de terre sous leur menton, leur mettre dans la bouche une pièce d’argent, voire leur serrer la gorge sévèrement avec un mouchoir ! [18]

Cela a semble-t-il mâché, pardon, marché puisque après 1750, les masticateurs de suaire rejoignirent tranquillement les possédés et les convulsionnaires de la Saint-Médard dans l’oubli collectif.

Sagesse zététique : « Un mort, point ne mord »
Théodore, dans « Plutarque, la vie de Pompée », LXXVII


Que penser de tout ceci ? Des bribes de réponses se trouvent dans le livre de Ranft, montrant que les penseurs et philosophes de l’époque, malgré le contexte, n’étaient pas dupes et savaient raisonner. Le travail de Ranft est en quelque sorte zététique au sens moderne du terme. En regardant de près, on trouve aisément les « facettes zététiques » de Broch avant l’heure.

Nos sens peuvent nous tromper

Ranft :

« On sait parfaitement que les fantômes et les apparitions diaboliques ne sont rien d’autre que des illusions » #19, p 32.

« S’il faut dire la vérité, nous croyons que les bruits infernaux de cette espèce naissent la plupart du temps de l’opinion superstitieuse ou de l’imagination abusée. Nous voyons bien chez les Païens l’emprise qu’a la superstition sur les esprits humains. Ils attribuent les sifflements et les bourdonnements aux âmes des morts, sans autre raison que leur attachement à une conception superstitieuse du statut des âmes après la mort. » #27, p 42.

Il ne faut pas confondre un scénario et une théorie

Un scénario, contrairement à la théorie, satisfait à d’autres critères que celui de la vérification : en général la où la théorie s’impose par les faits, le scénario, non réfutable, plaît et se fiche des infirmations potentielles.
Voir la page Outillage Zététique (à venir).

Ranft :

« Pour l’instant, contentons-nous de dire que conclure de l’imagination d’une chose à l’existence de cette même chose n’est pas une démarche logique : sinon, nous n’hésiterions pas à attribuer aussi aux esprits l’éphialte [NdT : un des noms du cauchemar, du grec ep’allesthai, « bondir sur »] par exemple ou d’autres maladies imaginaires ». #20, p 34.

Effet Lotus

Aussi appelé sophisme unidirectionnel, ou Wrong direction fallacy, l’effet Lotus consiste à supposer une corrélation directe et à en tirer une fausse causalité, alors que l’on est en présence d’une corrélation inverse.
Voir la page Outillage Zététique (à venir).

Ranft :

« L’opinion veut que [la mastication des morts] coïncide avec les période de peste. (…) la cause ne doit pas pour autant en être recherchée dans la peste même. La peste a seulement fourni l’occasion de révéler ce prodige et de le mettre sur la place publique. À l’époque où une épidémie ravage à la fois villes et campagnes, et épuise la population par une incessante contagion, les corps des morts sont privés d’obsèques et de sépulture rituelles. Comme les fossoyeurs s’acquittent sans relâche de leur tâche, de jour comme de nuit, et vivent pour ainsi dire au milieu des morts, il ne faut pas se demander pourquoi la mastication des morts a été divulguée dans ces moments-là surtout : les « miracles » des morts ne peuvent jamais être mis au jour qu’en ces temps infortunés de peste. Cependant ce contexte a engendré d’une part l’opinion qui veut que la mastication des morts soit la cause du fléau contagieux, d’autre part l’idée que l’un durerait aussi longtemps que l’autre, l’effet ne s’arrêtant que si la cause disparaissait. Mais c’est une erreur de souscrire à de telles inepties : d’obscures ténèbres remplissent la tête des Docteurs ! ». #46, p 62.

La force d’une croyance peut être immense

Ranft :

« Les hommes croient très facilement tout ce qu’ils entendent. Et ce qu’ils ne peuvent éclairer à la lumière de leur raison, ils n’hésitent pas à le mettre à l’actif d’esprits évoqués des Enfers et à la porter au crédit de la Magie Diabolique. » p 21.

L’alternative est féconde

Devant une interprétation faisant intervenir une entité que la science ne décrit pas encore, ou une gamme de phénomènes encore inconnus, s’assurer qu’il n’existe pas d’alternatives interprétatives dans les connaissances déjà existantes.
Voir la page Outillage Zététique (à venir).

De Plancy :

« [Rohr et Ranft] citent ensuite plusieurs morts qui ont dévoré leur propre chair dans leur sépulcre. On doit s’étonner de voir des savan[t]s trouver quelque chose de prodigieux dans des faits aussi naturels. Pendant la nuit qui suivit les funérailles du comte Henri de Salm, on entendit dans l’église de l’abbaye de Haute-Seille, où il était enterré, des cris sourds que les Allemands auraient sans doute pris pour le grognement d’une personne qui mâche ; et le lendemain, le tombeau du comte ayant été ouvert, on le trouva mort, mais renversé et le visage en bas, au lieu qu’il avait été inhumé sur le dos. On l’avait enterré vivant. On doit attribuer à une cause semblable l’histoire rapportée par Raufft [NdA : autre orthographe de Ranft], d’une femme de Bohème, qui en 1345 mangea, dans sa fosse, la moitié de son linceul sépulcral. Dans le dernier siècle, un pauvre homme ayant été inhumé précipitamment dans le cimetière, on entendit pendant la nuit du bruit dans son tombeau : on l’ouvrit le lendemain, et on trouva qu’il s’était mangé les chairs des bras. Cet homme, ayant bu de l’eau-de-vie avec excès, avait été enterré vivant. Une demoiselle d’Augsbourg étant tombée en léthargie, on la crut morte, et son corps fut mis dans un caveau profond, sans être couvert de terre. On entendit bientôt quelque bruit dans son tombeau ; mais on n’y fit pas attention. Deux ou trois ans après, quelqu’un de la famille mourut : on ouvrit le caveau, et fermait l’entrée. Elle avait inutilement tenté de déranger cette pierre, et elle n’avait plus de doigts à la main droite, qu’elle s’était dévorée de désespoir. »

 

Antoine Wiertz, The Premature Burial, 1854, Wiertz Museum, Bruxelles, Belgique

En clair, les mâcheurs de suaire ne seraient que la conjonction entre un nombre de décès accru par temps de peste et quelques cas aussi rares qu’atroces d’inhumation de personnes vivantes, que la vox populi sema aux quatre vents. Profitons-en pour glisser que s’il y en a un qui ne risquait pas de mâchonner son linceul, c’est bien l’historique Dracula. Le tombeau du voïvode, tué en 1476, se trouve dans le Monastère de Snagov et a été ouvert en 2002 : à la grande surprise générale, il ne contenait que quelques ossements de cheval, datés du néolithique, qui ne correspondent pas aux restes de Vlad l’empaleur à moins qu’il ne fût cheval-garou, ce qui est possible mais, entre nous extrêmement peu probable [19].

« Nous concédons volontiers que le Diable est bon Physicien. »
Michaël Ranft, op.cit., #48, p 65


À la longue, il y eut beaucoup de profanations de sépultures pour pas grand-chose. Lecouteux nous raconte que dès 1730, les autorités commencent à se soucier des exhumations répétées, assimilées à des profanations de sépulture, et qui s’accompagnent « d’actes barbares ». À tel point que le maire d’Alsfeld, en Hesse, interdit « qu’on déterrât et empalât un mort qu’on entendait mâcher dans sa tombe ». En Autriche-Hongrie, c’est un rescrit de Marie-Thérèse de Habsbourg daté de 1755 qui fournit la base juridique des interdictions d’exécutions posthumes. Et Dom Calmet écrira lui aussi qu’il n’est pas « surpris que la Sorbonne ait condamné les exécutions sanglantes et violentes que l’on exerce sur ces sortes de corps morts ; mais il est étonnant que les puissances séculières et les magistrats n’emploient pas leur autorité et la sévérité des lois, pour les réprimer ».

 

Uma Thurman enterrée vivante dans Kill Bill 2, de Q. Tarentino, 2004

Peut-on considérer que le dossier des oupires et autres masticateurs est clos ? Point du tout.

S’il n’y a à notre connaissance plus de cas rapportés, il n’en reste pas moins que le fantasme est prégnant, et les groupes d’études sur les vampires existent toujours (cf. note 17). Un site tchèque vous propose même de savoir si vous êtes éventuellement un oupire. Jaroslav A.Polák vous propose un sondage de 100 questions (en tchèque) [20], dont voici la teneur :

 

Question 6 : aimez-vous regarder le sang ?

Question 9 : l’ail vous est-il insupportable sous quelque forme que ce soit ?

Question 10 : aimez-vous bien manger des steaks tartares ? (à moins que vous ne soyez un oupire végétarien…)

Laissons à Monsieur de Voltaire la considération finale.

« Quoi ! C’est dans notre dix-huitième siècle qu’il y a eu des vampires ! (…) C’était en Pologne, en Hongrie, en Silésie, en Moravie, en Autriche, en Lorraine, que les morts faisaient cette bonne chère. On n’entendait point parler des vampires à Londres, ni même à Paris. J’avoue que dans ces deux villes il y eut des agioteurs, des traiteurs, des gens d’affaires, qui sucèrent en plein jour le sang du peuple ; mais ils n’étaient point morts quoique corrompus. Ces suceurs véritables ne demeuraient pas dans des cimetières mais dans des palais fort agréables (…) Les vrais vampires sont les moines qui mangent aux dépens des rois et des peuples. » [21]

 

Il faisait certainement allusion à ses moines gras et replets qui faisaient bombance sur le dos de la paysannerie. Remarquez, l’idée de manger gras n’est peut être pas si bête. Rien de tel, nous dit-on sur M6, que d’être bouffi contre les vampires.

Richard Monvoisin
11 mars 2007

 

Aparté : l’an passé, Camille Allamand, Charlotte Boissard et Ezequiel Pardo, étudiants du cours de Zététique de l’université Joseph Fourier ont fait un travail de recherche sur les vampires. Ils détaillèrent les différentes origines du mythe de la consommation vampirique du sang – entre autres rage, porphyrisme, hyperesthésie, hypertrichose, xeroderma pigmentosum. Ce travail devrait faire l’objet d’un article à part entière.


Notes


[1] Vambery est l’influence la plus probable de Stocker, puisqu’il le fait citer dans le roman par le héros lui-même, A. Van Helsing.

[2] Citons en passant

– John Stagg avec Vampyre (1810) ;

– puis John W. Polidori (et non Lord Byron, qui tenta de se l’approprier) avec la nouvelle « The Vampyre » (1819) (disponible ici) traduite et largement complétée d’une suite en français sous le nom « Lord Ruthwen ou les Vampires » par Cyprien Berard et publiée par Charles Nodier, qui tenta lui aussi de se faire mousser comme l’auteur du texte ;

– Léon Tolstoï avec « Famille du vourdalak » (1841) ;

– Sheridan Le Fanu, avec « Carmilla », (1872) ;

– tous cependant devancés par Johannes W. von Goethe avec « La fiancée de Corinthe » (1797).

On ajoutera encore pour les puristes Bürger, avec Lenore, (1773), Byron avec « The Giaour » (1813) et S. T. Coleridge avec « Christabel » (1816).

[3] Lire Cazacu M., « Dracula », Taillandier, 2004, où la nouvelle de M. Nizet est reproduite.

[4] D’excellentes et rares archives peuvent se trouver ici

[5] La plus grande liste de vampires que j’aie pu trouver est le fait de Rob Brautigam, European Vampire Research rubrique Vampire Names

[6] Ranft Michaël, « De masticatione mortuorum in tumulis », 1729, traduction par D. Sonnier, éd. Jérome Million, Grenoble 1995.

[7] Les plus anciennes références à ces bruits de mâchonnement sont Garmann Ch.-Fr., De miraculis mortuorum, Dresde & Leipzig, 1660, I,3, et surtout Rohr P., Dissertatio historico-philosophica de masticatione mortuorum, Leipzig, 1679, traduit par Wilde R, 2001.

[8] Dom Augustin Calmet, Vampires de la Hongrie et de ses alentours, 1749, disponible ici

[9] Lecouteux C., « Typologie de quelques morts malfaisants », in « La mort et ses représentations dans l’Europe du Nord », Cahiers Slaves N°3, 2001. disponible ici

[10] Raconté par Hajek de Libotschan, dans son « Chronique de Bohème », Graßische Chronik, Leipzig, 1625, p. 236.

[11] Henry Institoris et Jacques Sprenger, « Malleus maleficarum » I, 15, Strasbourg, 1486-87 ; trad. française par A. Danet, « Le marteau des sorcières », Plon, 1973, p. 271.

[12] Cité par J. Klapper, « Die schlesischen Geschichten von den schädigenden Toten », « Mittheilungen der schlesischen Gesellschaft für Volkskunde » 11 (1909), p. 58-94, p. 85.

[13] In G. Rzaczynski, « Historia naturalis curiosa regni Poloniae », Sandomir, 1721, p. 365, cité par Lecouteux, C. op.cit.

[14] In Ranft M. op.cit., p. 25-27.

[15] Ce cas fit l’objet d’un rapport du médecin militaire Johann Flückinger, généralement connu sous le titre de Visum et Repertum

[16] Jean-Baptiste de Boyer, marquis d’Argens, « Sur le vampirisme », Lettre CXXXVII, in « Lettres Juives ». D’argens J-B. B., Coirault Y., « Mémoires de Monsieur le Marquis d’Argens », Desjonquères, 1993.

[17] Numéro de mai 1732 de Mercure de France

[18] Collin de Plancy, J-A-S., « Dictionnaire infernal », Slatkine, 1993.

[19] Selon l’historien roumain Constantin Rezachevici, les vrais restes, qui n’auraient pas mangé leur linceul, se trouveraient au Monastère Comana. Voir Rezachevici C., « Unde a fost mormântul lui Vlad Tepes ? » II, Magazin Istoric, nr. 3, 2002, p. 41.

[20] Jste upír ?

[21] De Voltaire, Dictionnaire philosophique, Vampires, 1764. (Edition Garnier 1878 accessible ici)


De l’art de mâcher son linceul : enquête sur le vampire masticateur